Le paradoxe de l'oubli

« Qu’est-ce qui nous sauve de l’oubli ? L’oubli ! » – Catherine Cusset, Ma vie avec Proust
J’ai lu À la recherche du temps perdu à l’aube de mes vingt ans. Il m’a fallu des mois pour venir à bout des sept tomes, 3200 pages. Je sais que j’ai beaucoup aimé cette œuvre. Et pourtant je n’en ai gardé qu’un souvenir diffus. Je serais Incapable de résumer l’intrigue, pourrais la relire avec la même curiosité que si je la découvrais pour la première fois.
Alors, qu’en reste-t-il ?
Il m’en reste des sensations. Je me souviens avoir été bercée par de longues phrases enveloppantes, m’être attachée aux personnages, avoir souvent ri en découvrant le ressort de la vanité dans les relations sociales.
La Recherche n’est pas une exception. J’ai tendance à oublier la plupart des livres que je lis. C’est contrariant, et me questionne : à quoi bon lire, si c’est pour si peu retenir ?
En réfléchissant à cette question angoissante, j’ai compris qu’elle était au cœur même de l’œuvre de Proust. Pour lui, le grand ennemi de l’homme, c’est l’oubli, c’est le temps qui saccage tout et fait tout disparaître. Face à ce travail de sape, la mémoire volontaire ne peut rien.
Mais il existe une autre mémoire, une mémoire involontaire qui échappe à la loi de l’oubli.
En entrant dans la cour de l’hôtel des Guermantes, le narrateur trébuche sur deux pavés inégaux. Par ce très léger déséquilibre, un bonheur soudain, intense, inexplicable, le traverse. Il s’arrête. Repose le pied au même endroit. Et soudain reconnaît la sensation : c’est exactement le même vacillement qu’il avait éprouvé des années plus tôt en marchant sur les pavés irréguliers de la basilique Saint-Marc, à Venise.
Le passé n’est pas évoqué : il est revécu. L’irruption involontaire d’une sensation provoque une suspension provisoire du temps.
Cela me rappelle un épisode récent.
Invitée à dîner, j’ai pris l’ascenseur pour me rendre chez mes amis. C’est une antiquité. Une lourde porte en fer forgé ouvre sur des portes à battant. La cabine est en bois verni, un tabouret pliant au fond. Les portes claquent, l’ascenseur s’ébranle lentement, j’hume l’air et suis saisie par l’odeur, mélange de cire d’abeille et de naphtaline. Elle me rappelle quelque chose, je ferme les yeux, pose mon attention et me laisse envahir par la sensation, qui lentement met à jour ce qui était enfoui. Me voilà transposée dans ma maison d’enfance. Je viens d’arriver chez ma grand-mère et range mes affaires dans l’armoire, qui exhale cette odeur si particulière.
Mon saisissement a été si grand que j’ai eu du mal à entrer dans la conversation. J’étais encore là-bas, dans la joie de ce premier jour de vacances, à l’aube de mon adolescence.
Le grand paradoxe proustien tient tout entier dans ces scènes : certains souvenirs reviennent malgré nous, déclenchés par une situation si insignifiante que nous n’avions jamais cherché à la fixer : marcher sur des pavés inégaux, tremper sa madeleine dans une tisane, sentir une odeur de cire et de naphtaline dans un vieil ascenseur. Paradoxalement, c’est notre indifférence à l’événement, sur le moment, qui l’a préservé de la disparition.
Catherine Cusset le résume mieux que je ne saurais le faire : « L’oubli n’est pas juste un abîme où s’engloutissent notre vie et nos moi successifs, mais une malle aux trésors, un coffre-fort où est enfouie la dernière trace du passé, celle que nous avons négligée, et qui pour cette raison a subsisté. »
Il existe donc deux mémoires. La mémoire consciente qui se travaille, celle de mes stages, de mes livres, de mes techniques. Et la mémoire des sensations. Elle ne se laisse jamais convoquer mais suspend parfois le cours du temps pour nous offrir un supplément de vie.
