Une soirée inoubliable

 

Imaginez une invitation à dîner aux chandelles, dans le jardin d’une grande maison. Il fait doux en ce début d’été caniculaire. Les invités sont heureux de se retrouver. On échange les dernières nouvelles, on grignote des tapas en attendant que le soir tombe, on sirote un rosé frais à la lueur des bougies. C’est chaleureux. Mais si l’atmosphère est joyeuse, une légère tension flotte dans l’air.

 

Car ce dîner est un peu particulier. Il rassemble des convives à qui j’ai enseigné les arts de la mémoire sept mois plus tôt. Ségolène, l’hôtesse des lieux, a lancé un petit défi : chacun vienne avec quelque chose appris par cœur – une poésie, un texte, une chanson , une chronologie, un monologue… –  qu’il offrira aux autres, comme un cadeau. 

 

Ségolène a le don de rassembler, de mobiliser les énergies avec grâce et conviction.  Elle possède ce talent rare d’inviter à oser. Malgré la crainte de ne pas y arriver, la peur du trou de mémoire, l’effroi des innombrables répétitions, ils étaient nombreux à relever le défi. Cela m’a enthousiasmée. Croyez-moi, apprendre une poésie quand on a passé la cinquantaine n’est pas chose aisée. 

 

Armés de courage, ils se sont lancés, encouragés par le refrain de Peña Baiona, repris en chœur avant chaque nouveau récitant :

Allez, allez, lâche ton papier vient réciter, c’est ton tour !

T’as un peu peur, mais c’est maintenant ton moment,

on est tous là, allez, allez !

 

Et la magie a opéré. Ils se sont enivrés, de vin, de poésie ou de vertu avec Baudelaire ; un mot a surgi et s’est fait un ennemi avec Victor-Hugo ; ils ont parlé pour ne rien dire car c’est ce que nous faisons de mieux selon Raymond Devos ; ils ont voyagé vers le Sud avec Apollinaire, découvert les Roses de Saadi de Marceline Desbordes-Valmore ; constaté que l’on n’a que l’amour avec Jacques Brel ; espéré ne pas le perdre avec Andrée Chedid… avant de terminer par le plus joli des poèmes :  les dates de naissance de tous leurs petits-enfants. Ils ont passé une soirée inoubliable.

 

En repensant à cette soirée, une phrase d’une jeune amie neurologue m’est revenue : « la mémoire, c’est comme les abdos, il faut l’entretenir tout le temps, sinon elle fond ! »     

Si la mémoire est une passoire, il faut continuer de la solliciter. 

 

La bonne nouvelle est qu’entretenir sa mémoire est amusant. 

Apprendre stimule la curiosité, donne confiance en soi et ouvre des horizons insoupçonnés. C’est une activité hautement satisfaisante, le contraire du scrolling ! 

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