Le juste effort

 

Dans le travail scolaire, l’effort est souvent un point d’achoppement pour les parents.

Tant que l’enfant réussit sans peine, tout va bien. Mais dès que l’effort ne produit pas immédiatement de résultat, les effets secondaires déferlent: frustration, désengagement, je-m’en-foutisme, colère, cris, débordements, conflits… Au grand désarroi des parents, qui s’engouffrent alors dans des impasses éducatives.

 

Que faire ? Choisir la voie autoritaire, forcer ? Se cabrer ? Ou laisser faire ? Attendre le fameux déclic ? Car au fond, une question se pose: est-il possible de rendre l’effort plaisant ?

 

La réponse est oui. J’en suis témoin : mon dernier fils a longtemps eu une relation compliquée à l’effort. Il le fuyait, passant l’essentiel de son adolescence en position horizontale… affalé en classe, ne se redressant vraiment que pour jouer, des heures, aux jeux vidéo. C’était exaspérant.

Devant la difficulté à le mettre en mouvement, et la menace de redoublement, je l’ai inscrit à un stage intensif de maths, basé sur la répétition des notions de base. Dès le train, il devait s’attaquer à des pages entières d’exercices. Lui qui rechignait à ouvrir son cahier dans l’année revenait complètement transformé : redressé, motivé, presque heureux d’avoir rempli des pages d’équations et gagné des gommettes.

Il fallait lui demander beaucoup… pour qu’il accepte d’entrer dans l’effort et finisse par y prendre goût. Après un bac sans mention et un début d’études poussif, il a intégré un master particulièrement sélectif. Paradoxe : le moins scolaire de mes enfants est celui qui a fait le plus d’études. Celui que je pensais rétif à l’effort y est devenu accro. Plus il s’engage, plus il aime s’engager. Comme s’il avait découvert quelque chose que nous cherchons tous, sans toujours savoir le nommer.

 

Comment expliquer ce paradoxe ?

Nous pensons que la difficulté vient de la quantité d’effort à fournir.
Mais en réalité, ce qui fatigue, ce n’est pas l’effort. C’est l’effort mal orienté.

On se fatigue vite quand on ne sait pas précisément ce que l’on cherche.
Quand on avance dans le flou, quand on ouvre dix dossiers sans en fermer un seul, l’effort se disperse et finit par peser. Ce n’est pas tant la quantité d’effort qui épuise, que son manque de direction. On n’accepte pas facilement de faire des efforts sans comprendre pourquoi.

 

Le basculement se produit le jour où le travail cesse d’être perçu comme une montagne infranchissable pour devenir une série de petits cols, des actions précises, accessibles, répétées.

Je l’ai vu chez mon fils. Beaucoup d’exercices, les mêmes parfois, repris, corrigés, ajustés. Rien de spectaculaire, en apparence. Et pourtant, peu à peu, quelque chose s’est déplacé. L’effort n’a pas disparu. Mais il est devenu plus simple à engager, plus régulier, moins coûteux intérieurement. La résistance s’est déplacée : il n’avait plus besoin de se battre contre lui-même pour commencer.

Dans l’effort physique, le phénomène est assez connu. Au début, l’effort est coûteux. On sort des premières séances fourbus, avec la promesse de courbatures le lendemain. Puis, avec l’entraînement, le corps s’adapte. Il fabrique ses propres récompenses. Les endorphines arrivent, et avec elles un bien-être réel. La fatigue est là…, mais elle ne pèse plus.

 

Dans le travail intellectuel, le ressenti est moins évident. Si l’on fournit beaucoup d’efforts au mauvais moment, on n’obtient pas le résultat escompté, avec le risque de se décourager. C’est fréquent chez les élèves : « j’ai bossé tout le week-end pour avoir 10/20, ce n’est pas rentable ».

Le plaisir n’est pas immédiat. Il apparaît peu à peu, à condition que l’effort soit progressif, ajusté, répété. Il s’agit d’avancer pas à pas, en augmentant légèrement la difficulté au fil des entrainements, jusqu’à franchir un obstacle qui résistait jusque-là.

Alors la satisfaction émerge. Parfois même la joie. Cette joie discrète mais profonde d’avoir compris, d’avoir réussi. Cette joie d’apprendre, sans laquelle rien ne tient vraiment dans la durée.

 

Et c’est là que l’effort cesse de peser… et que, presque sans s’en rendre compte, on devient bon.

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