Le juste flow

 

Je jubile rarement derrière un écran.

Quand cela m’arrive, je savoure l’événement. C’est ainsi que j’ai admiré la prestation de nos champions olympiques de patinage artistique. Guillaume Cizeron et Laurence Fournier Beaudry nous ont offert trois minutes d’enchantement.  En parfait accord avec la musique, ils semblaient flotter sur la glace, avec une élégance et une souplesse stupéfiantes, donnant cette impression de facilité propre aux virtuoses. Ils incarnaient la grâce, emportant le spectateur avec eux. J’étais scotchée.

On appelle « flow » cet état de concentration optimal, lorsqu’on est pleinement absorbé par une activité, au point que le monde extérieur s’efface. On perd la notion du temps, et l’on éprouve une forme de jubilation, liée à l’impression de facilité.

Mais la fluidité apparente est le fruit d’un long travail. Il a fallu des milliers d’heures d’efforts répétés pour parvenir à cette aisance. Le flow n’est pas une absence d’effort, mais une fluidité acquise au prix d’un entraînement intensif devenu invisible.  L’effort ne disparaît pas, mais il ne se voit plus, ne se sent plus.

Cette notion a été popularisée par le psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi dans les années 1990.  Il a montré que le bonheur consiste moins à siroter un mojito sur la plage qu’à mener une activité exigeante avec aisance. On peut assez facilement expérimenter le flow dans le sport, la musique, les jeux vidéo…

La tentation est grande de penser que toutes les activités peuvent se vivre dans cette concentration idéale. Ce n’est pas le cas.

J’ai surtout ressenti le flow en skiant. J’avais acquis un bon niveau après des années de galère à suivre une bande de cousins plus forts que moi. J’ai fini par y prendre goût, progressé par paliers. Mon ski est devenu instinctif. Rarement je me suis sentie aussi connectée à moi-même et à la nature que pendant ces instants magiques à godiller dans la poudreuse.

Dans les activités purement intellectuelles, c’est plus compliqué.

La rédaction de ces NL me donne du fil à retorde. Je procrastine, creuse, doute, râle. Et ne suis jamais satisfaite de ce que j’écris.

De nombreux écrivains témoignent de la même difficulté (cela me rassure un peu…)

Rousseau par exemple : 

« Il y a telle de mes périodes que j’ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu’elle fût en état d’être mise sur le papier. »

« De là vient l’extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu’ils m’ont coûtée. »

La fluidité du résultat ne dit donc rien de l’expérience intérieure de l’écrivain. Certains textes semblent couler de source. Ils sont parfois le fruit d’un long combat.

C’est là que la notion de flow montre ses limites. Nous vivons dans une époque qui aime la vitesse, les performances optimisées, les méthodes permettant d’“entrer dans la zone”. Comme s’il suffisait d’appliquer quelques techniques pour devenir durablement concentré, performant ou efficace.

Le travail en profondeur demande du temps. C’est le cas de la lecture, de plus en plus difficile à tenir, y compris pour les amateurs.  Comme toutes les activités lentes, elle demande de résister à l’impulsivité, à cette tentation permanente de faire autre chose de plus rapide et plus plaisant.

C’est encore plus flagrant à l’école. La vitesse nous a fait oublier que les compétences, les savoirs s’acquièrent lentement. Le plaisir est différé, les progrès laborieux, les retours sur erreur rarement immédiats. Quant au travail de bureau, fragmenté par les interruptions permanentes, il rend le flow difficile à atteindre.

Le flow existe. Il éclaire ces moments rares où la concentration devient continue, sans tension. Mais il ne peut pas devenir une injonction permanente. Chercher absolument à être “dans le flow” risque paradoxalement d’augmenter la tension intérieure, le perfectionnisme, la frustration.

Le flow ne se décrète pas, ne se commande pas. On peut réunir des conditions favorables : clarifier la tâche, protéger son attention, avancer progressivement, réduire les interruptions inutiles. Il y a des jours où tout est fluide. Et d’autres où rien ne prend. Il faut accepter qu’une part essentielle échappe à notre contrôle.

Et c’est peut-être très bien ainsi. Car nos expériences les plus justes adviennent souvent lorsque l’on cesse de vouloir tout maîtriser.

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