La procrastination déguisée

 

Je démarre mes journées par un rituel : ma to-do liste. J’écris sur une feuille blanche tous les trucs à faire qui s’imposent à moi et que je ne veux pas oublier. Cette liste est un inventaire à la Prévert :

  • pharmacie,
  • lit bébé,
  • cadeau naissance,
  • photocopies pour la formation,
  • pistaches, Badoit,
  • balai Swiffer,
  • tel Sabine,
  • clé cave,
  • réunion voisins pour clim,
  • Syndic relance changement de code,
  • billets Béziers, Booking we mariage,
  • Article newsletter,
  • relance école pour conf,
  • travail prez NDL,
  • réglage IA, marcher 30mn
  • recette Girls Mesnie,
  • voir T, voir H, voir L ,
  • fuite chauffe-eau, changer de ballon ?
  • Devis plombier….

Puis j’ouvre mon ordinateur, un œil sur l’écran, l’autre sur ma to-do. Je commence par checker mes mails, réponds par ordre d’arrivée. Le fait qu’un message soit là, en attente, me pousse à le traiter sans délai. Une heure trente plus tard, ma boîte est vide, mais ma newsletter n’a pas avancé d’une ligne. Une fois de plus, je me suis fait avaler par la boîte mail…. Je sais pourtant quelles sont les actions importantes que je dois mener pour assurer mon activité, et qui ne sont pas sur la to-do, comme trouver d’autres clients. Cela suppose d’être pro-active en communication, de publier sur LinkedIn, de travailler mon réseau. Ce sont précisément ces actions qui me pèsent, qui me demandent un effort, car je dois ramer à contre-courant. L’écriture de ma prochaine newsletter est la priorité du jour. Il est déjà presque 11h. Mais comme les idées ne viennent pas, au bout de vingt minutes improductives, je me rabats sur ma to-do et commence par l’action qui me demande le moins d’efforts. Je sors donc de chez moi et vais au supermarché acheter les pistaches, le balai Swiffer et la Badoit. En rentrant, je ne peux pas m’empêcher de tester ce fameux balai dont ma copine m’a fait l’éloge hier au café. Puis je téléphone à Sabine, et ainsi de suite, barre ma to-do.

J’éprouve un mélange de satisfaction, car oui j’avance et c’est jubilatoire de voir tout ce que je fais ; mais aussi de découragement, car ces actions sont tout à fait secondaires dans l’ordre des priorités.

Bilan lucide : temps perdu : 2h. Déconcentration : totale. Avancé sur mon commercial ou ma newsletter : nulle.

 

Ma manie de l’anticipation me crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. Je ressemble à la jeune Clara qui passe plus de temps à tailler ses crayons qu’à apprendre son cours. Je suis victime de cette procrastination déguisée, qui sous prétexte d’avancer sur les détails insignifiants de mon existence, me fait perdre un temps fou dans l’accomplissement de mon cœur de métier.

Parfois heureusement, j’échappe à cette malédiction. L’autre jour je me suis levée avec des idées claires sur ce que je voulais écrire. J’ai eu la sagesse de ne pas me disperser avant de me mettre à ma table de travail, je n’ai pas écouté la radio, je n’ai pas écrit ma to-do, je suis allée droit au but, de peur que mon inspiration s’évanouisse. Et j’ai commencé par l’essentiel, écrire. J’ai évité de corriger au fil de l’écriture, laissant ce travail d’élagage pour après. Et je me suis trouvée bien. J’étais connectée à moi-même et à mon texte, les mails pouvaient bien attendre, et ma to-do me narguer, rien n’a pu me déconcentrer. J’étais tout simplement disponible, présente à ce que je faisais.

La to-do est un pis-aller, qui disparaît quand on parvient à faire ce que l’on fait.

Je retrouve ce mécanisme chez de nombreux jeunes. Bien souvent, ils vont sur TikTok ou Snap, « juste deux minutes », avant d’ouvrir leur cahier de maths. Et se laissent engloutir dans un tunnel de procrastination qui peut durer des heures. La flemme est un faux nez, ils sont pris par la mécanique pernicieuse du balai Swiffer : leur attention est happée par les tâches faciles et gratifiantes, aux dépens des activités plus importantes, mais exigeantes pour les neurones.

 

Comment sortir de ce traquenard ? Il faut commencer par contempler la stupidité de son comportement, et mettre en place quelques garde-fous, comme :

Éloigner la tentation : mettre son téléphone dans une autre pièce, ou dans une boîte à portable. Le simple fait de l’avoir près de soi suffit à déclencher l’envie irrépressible de le consulter.

Fractionner l’apprentissage : fixer des sessions de 25 minutes avec un minuteur. Travailler moins longtemps, mais plus souvent, en étant clair sur l’objectif de la séance de travail.

Commencer par le plus difficile. L’énergie et la concentration sont maximales en début de session, pas après une heure à lutter contre l’envie de scroller.

Ce sont des leviers que je travaille, affine et personnalise avec mes élèves. J’aborde ces questions redoutables aussi bien avec des adultes dans mes formations sur la concentration, qu’avec les lycéens pendant mes stages de méthodologie.

 

 

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