« La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs »

Il y a quelques semaines, j’ai vécu une expérience humiliante. Je donnais une formation de deux jours sur la concentration en entreprise, à un groupe d’une dizaine de collaborateurs d’un même service. Cette formation était imposée, ce qui complique la tâche du formateur. Il faut aller chercher la motivation, éveiller l’intérêt tout en déroulant son contenu. Au bout des deux jours, ce sont les élèves qui évaluent le prof, et non le contraire. Et là, surprise, j’ai reçu un zéro d’un des apprenants.

 

Je me suis pourtant donnée à fond pendant chaque minute de ces deux jours. Mais cela n’a pas suffi. Ce zéro m’a d’abord vexée, mise en colère, puis il m’a fait comprendre dans la chair une réalité intrinsèque au métier : on est parfois impuissant à transmettre. Le professeur, aussi talentueux soit-il, se heurte à une liberté fondamentale de l’élève, celle ne pas se laisser toucher. La fermeture de l’esprit, volontaire ou inconsciente, ruine les efforts du professeur. Il aura beau mettre de l’énergie et de la conviction dans son acte pédagogique, la transmission ne peut se produire sans un minimum d’ouverture, de désir. Simone Weil l’avait perçu : « la joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs »[1].

 

La crise de l’attention dans laquelle nous sommes plongés depuis des années entraîne une crise de la transmission. Qu’ils soient aguerris, débutants ou occasionnels, les professeurs et formateurs peinent à piloter l’attention des élèves. Ils assistent impuissants à une épidémie d’un nouveau genre : la présence-absence. L’élève présent physiquement n’est pas connecté au prof ni touché par ses paroles. La transmission ne se produit pas, la matière reste muette. Dans la salle, l’ennui est palpable. La classe devient un lieu d’indifférence, de désengagement, voire d’hostilité et de violence. Cela engendre une souffrance des deux côtés : les élèves n’apprennent rien et le professeur perd le sens de sa vocation.

 

Or, quand le professeur (ou le formateur) parvient à allumer l’intérêt, à connecter avec son groupe, il se crée une relation d’une rare intensité. Le professeur ressent dans sa chair une forme de plénitude. Les élèves sont éveillés, présents-présents, heureux d’apprendre.

 

J’enseigne à des petits groupes et hors d’un cadre institutionnel, mais rencontre des difficultés analogues à celles des profs traditionnels. Je dois intéresser mes élèves pour les faire entrer en résonance avec mes contenus. J’expérimente, tâtonne parfois, mais ne me résous pas à laisser leur attention s’envoler. Leurs yeux sont mon tableau de bord. Je pilote à vue, réagis en permanence à ce que je perçois, cherche la connexion quand je sens qu’ils s’échappent. Quand les yeux de mes élèves pétillent, que la classe crépite [2], je ressens une joie d’une intensité incomparable. A contrario, je sors rincée et démoralisées de séances qui ne m’ont pas permis d’éveiller l’intérêt du groupe.

 

Les profs sont des artisans qui travaillent la pâte humaine, façonnent les intelligences, contribuent à l’éclosion de vocations. Leurs gestes s’appuient sur des principes pédagogiques et des savoir-faire, mais aucune méthode, aussi brillante soit-elle, ne peut garantir que la transmission aura lieu.

 

Les échecs ont une vertu : elles font tomber du piédestal sur lequel on aime se positionner.

 

Il faut beaucoup d’humiliations pour faire un peu d’humilité, et beaucoup d’humilité pour devenir un bon professeur. Merci donc à Mr X, qui par son zéro, m’aide à me remettre en question et à inlassablement chercher ce qui pourrait être amélioré dans ma manière de transmettre.

 

[1] Simone Weil, De l’attention

[2] Expression d’Hartmut Rosa dans Pédagogie de la Résonance

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