Vivre avec un TDAH : le témoignage d’Antonin
Je reçois de nombreux élèves confrontés à des difficultés d’apprentissage et j’entends l’inquiétude de leurs parents :
« Mon enfant est TDAH. Va-t-il réussir ses études ? Trouver sa voie ? »
D’un naturel optimiste, je pense que les outils méthodologiques permettent de compenser les difficultés et qu’il existe une place pour des profils différents, dans le monde des études comme dans celui du travail.
Si chaque parcours est unique, les témoignages permettent d’éclairer le chemin.
J’ai donc proposé à Antonin, 27 ans, de revenir sur son expérience. Comment a-t-il vécu sa scolarité ? Comment a-t-il reçu le diagnostic ? Qu’est-ce qui l’aide aujourd’hui ? Quelles difficultés demeurent ?
L’idée n’est pas de présenter une recette miracle, mais de partager une expérience personnelle, avec ses difficultés, ses découvertes, ses stratégies… et ce qui reste parfois compliqué.
Quel enfant étais-tu, à l’école comme à la maison ?
J’ai toujours été un enfant très intense. En maternelle, on m’appelait « moulin à paroles » et en primaire « grain de sel ».
J’avais de très bonnes notes jusqu’au collège, mais il m’arrivait d’avoir des punitions de type recopier 60 fois : « je ne dois pas bavarder en classe. » Je me suis fait des copains précieux que j’ai gardés longtemps. Mes amis du collège sont encore mes amis aujourd’hui. A la maison, j’alternais des phases de jeu dans ma chambre, très concentré sur mes Lego, des phases d’hyperfixation sur des livres ou des films (j’ai dû voir Kirikou 246 fois !) et des phases où je courais partout.
Quelles ont été tes principales difficultés scolaires ?
Les difficultés sont allées crescendo, de la primaire aux études supérieures. En primaire, j’arrivais à avoir de très bonnes notes. Au collège, en 6ème, c’était encore le cas, mais les années passant j’arrivais de moins en moins à faire mes devoirs, à relire mes leçons, à travailler mes cours. Au lycée j’ai réussi à avoir mon bac en révisant les épreuves la veille au soir, mais la baisse des résultats s’est confirmée entre la seconde et la terminale. Le bavardage et les commentaires de type « il faut canaliser votre énergie » n’ont jamais cessé.
J’ai poursuivi en classe préparatoire BL. J’ai adoré les matières, mais on m’a dit, je cite : « Vous êtes brillant, mais un peu branleur ». J’ai des souvenirs difficiles de soirées entières passées à mon bureau, le manuel ouvert, dans l’incapacité totale de me mettre à réviser avant deux heures du matin. La sensation d’être trahi par mon corps était très douloureuse. J’avais envie de réviser, j’en avais la volonté, mais je n’y arrivais pas.
Je me suis persuadé que je ne voulais pas vraiment passer les concours. J’ai saboté les épreuves, je suis parti à la fac et, au bout de six mois, j’ai complètement décroché. Je n’allais ni en cours ni aux partiels. J’ai fait une dépression, avec des crises d’anxiété et de dépersonnalisation. J’ai redoublé une année de L3, et là encore j’ai décroché. Jusqu’aux rattrapages du deuxième semestre, où, pris d’une panique salvatrice, j’ai révisé et j’ai pu valider mon année.
Ensuite j’ai pris une année sabbatique. Je suis parti voyager, puis ai repostulé en L3 et j’ai été pris à Dauphine, en économie.
Là, j’ai réussi à valider mes années jusqu’au master, aidé par mes nouveaux amis, mais toujours ric-rac, avec des retards récurrents et des travaux non rendus. Mais j’y suis parvenu, avec trois ans de retard sur mes camarades de promotion.
Quand et comment ton TDAH a-t-il été diagnostiqué ? Comment as-tu accueilli cette annonce ?
En classe préparatoire, à 18 ans, j’ai commencé à suspecter quelque chose. Je suis allé voir une neuropsychologue en présentant mes difficultés de concentration. Elle m’a fait faire passer un test de QI et a conclu du résultat que mes difficultés ne venaient pas d’un trouble spécifique de l’apprentissage, mais simplement d’un très haut QI, qui selon elle, expliquait mes difficultés par un ennui mal régulé. J’ai accepté ce résultat. Qu’un test de QI puisse camoufler des neurodivergences est malheureusement une situation courante.
Des années plus tard, en 2e année de master, en alternance, en 2023, je me suis retrouvé assis au bureau à faire semblant de travailler pendant deux jours de suite. Je scrollais à l’infini sur Internet, incapable de me mettre au travail. Là, j’ai eu un déclic. J’en ai reparlé à la psychologue qui me suivait. Elle a évoqué la piste du TDAH et m’a conseillé de faire le test.
J’ai d’abord cherché dans des centres spécialisés, puis devant les délais, j’ai consulté une psychiatre. En répondant aux questions, je riais de me voir décrit avec une telle précision.
La confirmation a été un petit choc assez ambigu. D’un côté, j’étais soulagé de mieux me comprendre, de découvrir que je n’étais pas un « branleur » comme le disait mon prof de prépa. De l’autre, réaliser que cela ne changerait jamais m’a donné le vertige. Toute ma vie, je devrais vivre avec ce fonctionnement cognitif.
Avec le recul, qu’est-ce que ce diagnostic a changé pour toi ?
Le diagnostic a été essentiel. Déjà, il y a eu le traitement, qui me permet aujourd’hui d’exercer mon métier de consultant et de m’y épanouir.
Il m’aide à tirer parti des atouts de mon profil cognitif (association d’idées, créativité, besoin de nouveauté et de défis), tout en compensant mes difficultés exécutives (entrée dans la tâche, priorisation, planification).
Mais peut-être plus encore, le fait de comprendre mon propre fonctionnement. Accepter que mes difficultés ne relèvent pas simplement d’un manque de volonté, de courage, d’intelligence ou de force morale m’a apporté un immense soulagement. Cela m’a permis de sortir de cette accusation intérieure permanente.
Comment ton TDAH a-t-il évolué depuis l’enfance ?
Il est difficile de s’auto-observer. Ce qui est certain, c’est que le regard porté sur soi évolue, et la connaissance de soi-même avec. Tout cela entraine un apaisement global et une acceptation de sa singularité. Il est plus facile de naviguer dans l’existence et d’être en paix avec qui on est. Mais les symptômes ne disparaissent pas et il reste difficile de gérer l’impulsivité mentale et verbale, les difficultés de priorisation, l’aveuglement temporel… C’est un effort constant au quotidien.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui t’aide le plus pour gérer ton TDAH ?
L’hygiène de vie, le sport, le traitement, la vie intérieure (prière et méditation) et les stratégies d’organisation que j’ai mises en place me permettent d’évoluer plus sereinement.
Comment les adultes réagissaient-ils à tes difficultés ?
Les adultes n’ont pas toujours été tendres. Entre les punitions, les reproches de fainéantise, je me suis souvent senti incompris. Et en même temps, sans éducation sur le TDAH, il leur était difficile de comprendre ce qui se passait dans ma tête. On a longtemps pris les enfants dyslexiques pour des cancres. Je pense qu’il en va encore souvent de même pour les enfants TDAH, même si le regard évolue et que l’information se diffuse.
Quel conseil donnerais-tu à des parents dont l’enfant vient d’être diagnostiqué TDAH ?
Déjà, félicitations ! Grâce à vos démarches, votre enfant n’attendra pas 25 ans pour comprendre comment il fonctionne.
Ensuite, armez-vous de courage et de patience : un enfant TDAH peut être très, très intense. Plus vous comprendrez ce qui se joue dans sa tête, plus vous pourrez lui apporter des réponses adaptées et l’aider à développer ses talents dans un système scolaire encore très rigide.
N’hésitez pas à demander de l’aide : associations, psychologues… Les ressources existent et vous y trouverez sans doute ce dont vous avez besoin.
Enfin, le TDAH a une forte composante génétique. Il peut être intéressant de réfléchir à votre propre fonctionnement, à celui de vos parents ou de vos proches. Vous risquez d’avoir quelques surprises… ou pas.
Que dirais-tu à un adolescent qui vient d’apprendre qu’il est TDAH ?
Eh bien, maintenant tu sais. Tu n’es pas bizarre, tu n’es pas nul, tu n’es pas de mauvaise volonté. Tu fonctionnes simplement autrement, et tu verras : cela pourra devenir une force. Avance pas à pas : « Ne te soucie pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine« .
