Les temps de l'orthographe

 

J’ai installé Agilotext, un logiciel développé par mon frère, qui transcrit l’oral en écrit. Il suffit d’enregistrer une réunion, un cours ou une conférence pour obtenir en quelques minutes l’intégralité de la transcription et son résumé. L’appli génère différents comptes-rendus intelligents, bien rédigés et sans fautes.  Avec une simple extension on peut dicter ses échanges depuis l’ordinateur. Passer avec autant de facilité de l’oral à l’écrit est bluffant.

Lors du webinaire, un utilisateur racontait : « je ne perds plus des journées à rédiger des comptes-rendus et des mails et consacre plus de temps à mon cœur de métier ». Le gain de productivité est immense. Mais il n’est pas sans conséquences.

Premier paradoxe : moins on écrit, plus on produit de textes.

La facilité entraîne l’inflation. Inflation de comptes-rendus, de résumés, de mails dictés, autant textes impeccablement rédigés par des machines. Nous n’avons jamais autant produit d’écrits. Et ce n’est qu’un début. Bientôt les étudiants ne ressentiront plus le besoin de prendre des notes en cours. Ils confiront cette ingrate tache à leur IA, qui généra le polycopié, le résumé et les fiches.

Le phénomène est visible jusque dans notre usage du téléphone. Les messages vocaux explosent, parce que parler est plus rapide qu’écrire. Mais écouter est plus long que lire, d’où le recours aux transcriptions.

Depuis toujours, écrire demande du temps, de l’attention, des efforts mentaux coûteux et rarement fluides. La vitesse d’exécution et la quantité d’effort à fournir dictent nos choix. Avec l’IA, le coût cognitif de l’écriture s’effondre. C’est une concurrence déloyale.

Il est tentant de croire que nous aurons de moins en moins besoin de savoir écrire. La machine le fera à notre place. Nous n’aurons plus besoin de savoir lire non plus, la machine lira à notre place et nous fera des résumés intelligents pour que l’on comprenne les œuvres sans avoir à y passer des heures. Ou écouter une version orale lue par une IA dont nous aurons choisi la voix.

Le phénomène va s’accroître. Au risque de détériorer notre capacité de penser.

La délégation de l’écriture aux machines aura des conséquences sur notre cerveau.  Car écrire ne sert pas seulement à produire un texte ou communiquer une information. Écrire oblige à réfléchir, à organiser ses arguments, à préciser son idée. Écrire forme et force à penser.

Pour Maryanne Wolf, spécialiste des neurosciences, professeure à l’Université de Californie (UCLA), « quand vous commencez à écrire vos pensées, vous poussez en fait votre pensée à devenir plus élaborée et plus sophistiquée. L’écriture propulse la pensée. ChatGPT donne une illusion de progrès. Le progrès n’est bon que s’il ne détraque pas. Et dans ce cas précis, il détraque le développement de la pensée

Dans la même semaine j’ai écouté attentivement la déclaration de notre ministre de l’Éducation Nationale Edouard Geffray. Il demande dorénavant aux correcteurs du bac de sanctionner les fautes d’orthographe. « Un élève qui ne maîtrise pas l’orthographe ne peut pas obtenir le bac. »

Cela m’a réjoui tant je suis sensible au sujet. Hélas, je ne peux m’empêcher de juger les personnes qui ne maîtrisent pas un minimum les usages de la langue. Les fautes d’accord me déchirent les yeux et m’empêchent d’accéder au sens… Comme des taches sur des vêtements, les fautes se voient et donnent une impression de négligence désastreuse.

Il y a deux paradoxes à cette déclaration du ministre.

D’abord, avec la meilleure volonté du monde, aucun élève ne peut maîtriser l’orthographe en quelques semaines. Les notes de philo et de français du prochain Bac devraient s’en ressentir, entraînant une baisse significative du taux de réussite.  Est-ce que cela va arriver ?

L’école a sans doute raison de vouloir préserver l’orthographe. Encore faut-il mesurer l’ampleur du chantier. Après des dizaines d’années de laxisme, exiger que tous les bacheliers sachent s’exprimer correctement à l’écrit comme à l’oral demandera beaucoup de temps et d’efforts. C’est tout le système d’enseignement qui doit être revu, dès le CP.

Mais surtout, pourquoi vouloir imposer la maîtrise de l’orthographe aux étudiants, alors qu’ils n’auront plus à l’utiliser dès qu’ils intégreront des entreprises ?

Il est rare qu’une société conserve longtemps une exigence qu’elle ne considère plus comme utile au quotidien.

Je garde néanmoins espoir en observant les signaux faibles. Il reste encore beaucoup de personnes, de tout âge, qui se passionnent pour la langue française. Le succès des concours de dictée en est la preuve.

Le risque est que l’écriture devienne une activité réservée à une minorité de passionnés et d’érudits.

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