Retrouver le goût d'apprendre

 

Comme tout professeur ou formateur, je suis confrontée dans ma pratique à des situations très contrastées. Récemment, deux adolescents sont arrivés dans mon stage de méthodologie en montrant des signes corporels très nets de leur manque d’envie d’être là : bouche à l’envers, yeux dans le vide, épaules avachies, bras croisés.

Tout dans leur corps exprimait : « Pffff… flemme. »

J’avais l’impression d’être devant des portes fermées.

Presque blindées.

 

Ils étaient là, physiquement présents, mais intérieurement éteints.

Je me suis dit : « Anne, il va falloir te donner à fond. »

 

Et c’est ce que j’ai fait.

Peu à peu, les portes se sont entrouvertes.

Ils ont fini par participer, et même par montrer un peu d’enthousiasme.

À la fin du stage, ils ont écrit des témoignages positifs, avec cette réserve : « Deux jours de 9h à 17h pendant les vacances… c’est un peu long. » 

Ils comprennent très bien. Ils sont intelligents. Ils pourraient s’engager.

 

Mais l’élan retombe vite. La durée devient suspecte.
Ils ont du mal à demeurer dans l’effort.

Ce soupir, « Pffff….flemme », ne concerne pas seulement les adolescents.

On le retrouve aussi chez les adultes, sous des formes variées : difficulté à finir un livre, zapping permanent, course au plaisir immédiat, renoncement à l’effort intellectuel.

Comme si quelque chose s’était émoussé : le goût d’entrer vraiment dans ce que l’on fait.

 

Les anciens avaient un mot pour désigner cette lassitude intérieure : l’acédie.

Ils y voyaient une fatigue du désir, une perte du goût des choses importantes.

Les communautés la redoutaient particulièrement, car elle était contagieuse.

Un groupe est très réactif aux signaux émis par les individus.

Contrairement à la perte du goût alimentaire, qui ne se transmet pas, il suffit parfois d’une seule personne touchée par cette lassitude, d’un soupir, pour que l’ambiance change.

Les élèves à moitié ouverts se referment, les enthousiastes cachent leur envie.

Le professeur lui-même peut être atteint. Son énergie baisse. Le feu s’éteint. Les heures s’allongent.

 

Dans la même semaine, j’ai donné une formation mémoire à un groupe d’adultes. L’ambiance était radicalement différente. Ils étaient heureux d’être là, et leur enthousiasme était communicatif. Les sceptiques, dont la porte était à moitié fermée, ont peu à peu imité les enthousiastes et ouvert leur esprit. La joie d’apprendre s’est propagée comme un feu.
Les yeux de tous étaient allumés. J’entendais le crépitement des intelligences.

Leur joie a contaminé la mienne : je me sentais compétente, investie, pleinement heureuse.

 

Quelques jours plus tard, l’une des participantes m’a envoyé ce message :

« Ma chère Anne…
Apprendre est terriblement addictif !
J’ai l’air un peu bizarre dans la rue : je parle toute seule en marchant ou à vélo…
Mais je m’amuse beaucoup, même si pour l’instant j’avance doucement.

J’ai fini d’apprendre Le Mot de Victor Hugo et j’ai hâte de commencer La Chasse aux enfants de Prévert.

Sans oublier tous les numéros de téléphone des enfants et conjoints ! »

 

Oui, chère Ségolène, apprendre est terriblement addictif… et très amusant.

Le goût d’apprendre donne de la saveur à la vie.

Quand on sait le faire, apprendre n’importe quoi, même des numéros de téléphone, rend heureux, et ce bonheur est communicatif.

 

Alors, comme professeur, comme parent, comment donner ou redonner le goût d’apprendre ? La réponse n’est pas si simple.

Je pense qu’il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour entretenir le feu, tout en acceptant une part d’impuissance. Car nous nous heurtons toujours à une liberté fondamentale : celle de l’autre.

Qu’est-ce qui peut aider ?

 

Le don de soi.
Quand cela ne répond pas, il faut parfois s’engager davantage. Une toute petite étincelle peut suffire à relancer le feu, à condition de continuer à souffler, même quand c’est fatigant.

 

Ne pas juger.
Les performances actuelles ne présagent pas des performances futures. Ce n’est jamais foutu. 

 

La patience.
Le déclic peut venir tard. J’ai vu nombre d’élèves se réveiller après le bac.

 

Chercher d’autres chemins de transmission.
Le jeu, par exemple, est un puissant levier. On parle aujourd’hui de gamification. Veiller à ce que les élèves soient actifs, rendre concret ce qui est abstrait, utiliser la puissance des histoires : autant de manières d’ouvrir des portes. Comme parent, il est précieux d’entretenir la curiosité naturelle des enfants par des moments culturels partagés.

 

Simone Weil l’avait bien compris : « La joie d’apprendre est aussi nécessaire aux élèves que la respiration aux coureurs. »

 

Et peut-être est-ce là, aujourd’hui, l’une des tâches les plus précieuses de ceux qui transmettent : entretenir la joie d’apprendre… pour que les portes s’ouvrent.

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