Répéter pour vivre

Depuis que j’ai lancé mon activité en 2013, je donne chaque année des dizaines de formations, de stages et d’ateliers.
Ma fille comédienne a joué 78 fois la même pièce, mon fils 19 fois le même concert avec son groupe Papooz en vingt-deux jours de tournée.
Comment ne pas se lasser de tant répéter?
Tout enseignant, tout artiste est confronté au défi de devoir ressasser.
Si on n’aime pas ça, mieux vaut changer de métier.
Et bizarrement, ce n’est pas lassant.
Pourquoi? Parce que le public change à chaque fois, et que cela change tout.
La nouveauté ne vient pas de mon propos, mais de la relation.
Dire la même chose à quelqu’un de différent est toujours une nouveauté, une surprise, un émerveillement.
Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont mon enseignement est reçu, s’il est capable de toucher et transformer.
Et rien ne me rend plus heureuse que de voir les yeux de mes élèves pétiller, de sentir le crépitement des intelligences.
Côté élèves : apprendre quelque chose de nouveau en profondeur, accepter d’y consacrer de l’énergie, de la frustration et du temps, c’est donner vie à la connaissance, se nourrir d’elle.
Rabâcher est parfois nécessaire, mais c’est un chemin qui mène au cœur.
Seule la répétition atteint le cœur.
D’où la belle expression « apprendre par cœur ».
A condition de ne pas tomber dans la mécanique. Et de choisir ce que l’on veut conserver.
Connaître un poème par cœur nourrit notre vie intérieure, des mots sont là pour nous faire éprouver le réel.
Il y a une joie à savoir sans douter. Je le constate quand je fais apprendre par cœur une longue chronologie à mes stagiaires.
Avoir une connaissance ancrée, disponible, permet d’accueillir davantage. Cela renforce la confiance en soi et donne envie d’en savoir plus, de creuser, de développer, de comprendre. C’est une spirale positive qui procure de la joie.
La répétition n’est pourtant plus à la mode. Elle est même devenue suspecte. Jugée ennuyeuse et lente, on lui préfère la nouveauté, la créativité.
Pourtant la répétition permet d’accéder à un trésor enfoui.
A chaque fois que je récite un poème, je le comprends un peu mieux, je l’apprécie un peu plus. Idem avec la musique, la peinture ou la contemplation de la nature.
Il faut longtemps pour apprendre à voir, disait Philippe Jaccottet. On ne comprend pas le monde en le survolant. C’est le regard que je pose sur lui qui m’ouvre à sa beauté.
Dans un autre registre, les moines chantent les mêmes psaumes, aux mêmes heures, toute leur vie. C’est incompréhensible aux yeux du monde, cela ne « sert à rien » au sens de la productivité. Et pourtant, c’est précisément cette répétition qui libère l’attention, engendre à la relation à Dieu et tisse les liens de la communauté.
Le philosophe Byung-Chul Han évoque la disparition des rituels : ces formes répétées qui permettent d’habiter le temps et créer du lien. Sans rituels, on se retrouve face à soi-même dans une quête de plaisirs et de performance qui épuise.
Dans Le Guépard, le Prince Salina assiste impuissant à la fin d’un monde. Son neveu Tancrède rallie les forces de la République, et lui fait comprendre : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »
Et si l’inverse était vrai?
Il faut que rien ne change pour que tout change. Rester fidèle à des rituels, accepter parfois l’ennui de la répétition, habiter le présent, pour que jaillisse la nouveauté.
