Un renouvellement inattendu

Le mois de janvier n’a pas très bonne réputation.

La nature s’est endormie, les arbres sont nus, les jours courts, les nuits froides, les mines pâles, l’alcool rare.

Malgré les vacances, la fatigue persiste.

J’aimerais bien hiberner.

Mais je ne suis pas une plante, ni un ours.

Alors courageusement je regarde vers l’année qui s’ouvre et m’interroge sur la belle notion de renouvellement : que vais-je conserver, que vais-je changer ?

Prendre des résolutions ?

Pfffff…. Je sais qu’elles ne tiendront pas le mois.

Dois-je me résoudre à ce qu’énonce l’Ecclésiaste ?

Ce qui fut sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! Qo 1,9

J’en étais là de mes pensées en ce premier jour de l’année.

Ce n’était pas très gai.

Et puis, presque par hasard, une vidéo m’a sortie de ma torpeur.

Elle m’a fait comprendre que la nouveauté ne se décide pas, ne se conquiert pas, elle s’accueille.

 

Laurent Lafforgue, médaillé Fields, évoque le plus grand mathématicien du XXe siècle, Alexandre Grothendieck qui a complètement renouvelé les mathématiques en changeant la manière de les aborder.

 

Grothendieck a introduit des centaines de nouvelles notions. Il a décloisonné les sujets, relié la géométrie, la topologie et l’arithmétique, transportant des intuitions géométriques dans des domaines abstraits et éloignés.

Ce qui m’a frappé, ce n’est pas tant le génie de Grothendieck que sa manière de concevoir les mathématiques. Il perçoit les objets mathématiques comme des êtres animés, presque vivants, emploie un vocabulaire issu du monde végétal ou animal, nous amenant loin de l’univers froid et minéral dans lequel on a l’habitude de naviguer. Son approche est délicate, poétique.  Au collège, il était surnommé le poète, et non le matheux, parce qu’il avait ce rapport particulier au langage sur lequel il a fondé sa recherche.

 

Grothendieck m’a fait comprendre que le renouvellement dépend de notre qualité d’attention, de notre réceptivité, de notre changement de regard.

Moi qui suis de nature indécise, je n’ai jamais eu à « décider » des grands choix qui ont changé ma vie, tant professionnelle que familiale : ils se sont imposés à moi, je n’ai eu qu’à suivre mon intuition. Ceci explique cela.

 

Voici quelques points relevés dans cette conférence qui résonnent avec mes sujets.

 

La posture de réceptivité

Pour Grothendieck, la recherche mathématique est d’abord et avant tout une expérience de réceptivité. Grothendieck n’avance pas en force, il refuse de « craquer les problèmes ».  Son approche est tout en délicatesse. Il écoute les voix subtiles qui parlent et attendent qu’on transcrive ce qu’elles ont à dire.  Comme Mozart, il semble écrire sous la dictée.  On lui reconnaissait une puissance de travail, une puissance créatrice hors du commun, mais qui se déployait sur une forme de passivité nécessaire, qui était la condition de tout.

 

Écoute et solitude

Dans son inspiration, l’écoute précède la vision : il écoute pour voir et ensuite écrire. Toute la difficulté consiste à nommer les choses. 

Le silence et la solitude sont indispensables à la création, à l’émergence de la nouveauté.

Après un début de carrière effervescent, Grothendieck s’est retiré du monde dans un village. Il a continué à explorer nouvelles pistes, laissant un héritage de 70 000 pages.

 

La vérité parle à voix basse

Les choses importantes nous parlent à voix très basse. Plus une vérité est profonde, plus elle est difficile à entendre. Elle se laisse trouver dans les signaux faibles, ce qui suppose d’être attentif, de se rendre totalement disponible à ce murmure. C’est le secret de sa créativité.

 

Le plus simple est le plus difficile

Le génie de Grothendieck, c’est de s’arrêter là où personne d’autre ne se serait arrêté : au niveau le plus simple, là où tous les autres auraient considéré qu’il n’y avait rien à dire. Comme la notion de point par exemple.

 

La vérité est féconde

Grothendieck conçoit la vérité mais comme fécondité : une notion ou un résultat est vrai s’il engendre de nouvelles découvertes et transformations intellectuelles.

Grâce à son apport, le fameux théorème de Fermat a pu être résolu par Andrew Wiles en 1994, après trois siècles de vaines tentatives.

 

La posture de Grothendieck n’est pas réservée aux génies, elle nous concerne tous.  

Cette approche résonne avec ce que j’observe chez les personnes que j’accompagne : ce n’est pas l’intelligence qui manque, mais les conditions pour qu’elle se déploie.

La nouveauté ne surgit que là où elle peut être accueillie : dans des esprits disponibles, attentifs, réceptifs, qui écoutent plus qu’ils ne parlent.

 

Ce qui m’encourage, cette année encore, à déployer mon énergie pour lutter contre le fléau de la dispersion, enseigner l’art de l’attention et de la mémoire et armer les plus jeunes en méthodologie pour qu’ils trouvent plaisir et efficacité dans leurs études.

Puisse cette année 2026 vous ouvrir des chemins nouveaux.

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